Nourrir la frénésie

Nourrir la frénésie

“ Une réunion sans nourriture, ” pour mutiler un vieux proverbe italien, “ est comme la vie sans amour ” — “ venez la vie senza l’amore. ” Car comment pouvons-nous absorber et assimiler tant de science sans le bénéfice d’au moins une réception d’ouverture élégante avec quelques précurseurs facilitant la haute énergie? Sur le vieux continent de l’Europe ces réunions scientifiques sont souvent tenues dans des endroits pittoresques remplis d’histoire, de tradition et de ruines. La cérémonie d’ouverture commence par des discours de brièveté et de langues variées, par des présidents de congrès et de sociétés scientifiques, des orateurs trop habituels et des fonctionnaires peu importants ou occupés à y assister. Mais où est la nourriture? Et où est le vin? Pour un repas sans vin (“ pranzo senza vino ”) est en effet comme la vie sans amour. Mais attendez, d’abord un concert classique. Respectueusement, et avec plus ou moins de bonheur, les invités écoutent des pièces classiques de Corelli, Albinoni et Monteverdi; et montrer leur appréciation en applaudissant après chaque mouvement de la Sérénade de Mozart en G.Au dernier, il est temps d’aller à la salle de banquet. Les portes s’ouvrent. Est-ce que ce sont les cohortes vandales de Genséric qui approchent? Est-ce une foule qui a jeûné pendant des semaines en prévision de l’événement? Serait-ce la fin du Ramadan? Mais non, car les Sarrasins ont été refoulés en 732, et nous sommes dans le pays de Charles Martel, le marteau, autrefois victorieux. Répétant le régime du cœur prudent, la foule se précipite au buffet, écartant tous les obstacles. Cinq paires de mains convergent vers une seule crevette, et la nourriture est arrachée aux mains des serveuses. Certaines personnes ramassent des plateaux entiers, d’autres des bouteilles pleines de vin. Un homme marche sur les orteils d’une jeune femme; une matrone blonde se projette inlassablement vers les hors-d’œuvre, laissant derrière elle une traînée d’hommes plus petits et meurtris. En l’espace de quelques minutes, des tables entières de tartes et de sandwiches soigneusement préparées sont dévastées, la nourriture disparaissant comme dans le sillage d’une armée de sauterelles allergie au lait de vache chez l’enfant. Il ne reste que des assiettes vides, des bouteilles vides et des détritus. Est-ce le travail de l’Ange exterminateur? Rappelez-vous le film de Luis Buzz en 1962, où des invités de la haute société, mystérieusement et inexplicablement enfermés dans leur élégante salle de banquet, se comportent comme des bêtes, se disputent des chaises et des boissons et se disputent des restes de nourriture. Qu’on le veuille ou non, quand les puces sont tombées, le vernis de la civilisation humaine est encore assez mince.

Sylvie

Les commentaires sont fermés.